Lettres de Caracas (mai-juin 2018)

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Envoyé : jeudi 24 mai 2018 à 19:18:42 UTC+2
Objet : caracas

je vous ecris d`un cybercafe de caracas alors j`ai cree une adresse mail differente pour ne pas ouvrir mon adresse habituelle sur un reseau public. Merci de bien vouloir faire attention à « isoler » cette adresse.

Il faudra bien excuser les fautes de frappe dues a l`utilisation d`un clavier indigene…

Je ne compte pas etre chronologique… Je suis ici depuis presque trois mois. Il y a deja beaucoup a raconter… Alors plutot vous expliquer comme ca me vient. Desordre total… Vous ne comprendrez pas tout au debut… Ce sera plein de trous explicatifs… je comblerai au fur et a mesure… Et aussi les noms des personnes, des lieux… Tous changes… Car tout cela se deroule en ce moment meme… Meme si ces gens ne sauront jamais que je vous repete tout. Alors je brouille un peu, pas beaucoup…
Voilà pour les preliminaires.

en verite il ne se passe pas grand chose ici depuis les elections de dimanche dernier, tant il s`agissait d`un non-evenement, maduro etant assure d`etre reelu. Pour ne parler que des quelques personnes que je connaisse, on peut parler de resignation generale quant a cette reelection, et de deprime totale quant a la situation du pays, et d`absence totale de perspective d`ameliorations a venir. Quand meme une note dissonante au milieu de cette affliction profonde de la part d`une amie chavista (ici les gens se repartissent en deux categories delimitees bien net, les « chavistas » et les « anti-chavistas », qui se denigrent violemment… mais n`est-pas là la direction generale du monde, des blocs de plus en plus mechamment opposes les uns aux autres?.. ou peut-etre que tout cela est-il juste normal), une chavista donc que je suis soulage de connaitre car la seule representante dans mon entourage de ce « pueblo bolivariano revolutionario » qui porta chavez au pouvoir et continue, envers et contre tout, a soutenir maduro et le « processus revolutionnaire » en cours, qui s`attacherait principalement a re-equilibrer la distribution des richesses au sein de la population. Car Maduro est soutenu par une partie importante de la population, que l`on pourrait definir comme etant les laisser-pour-compte de l`ancien systeme (le systeme de « mono-economie » pure basee integralement sur l`extraction et l`exportation du petrole et l`importation de tous les produits de consommation courante, y compris alimentaire), et que donc ce qui a change dans la perception de la situation au venezuela, c`est que les « clients » habituels de l`occident sont devenus les laisser-pour-compte du systeme actuel, or se sont eux qui monopolisent les canaux de communication et rendent-compte de la situation interieure. Bref, un autre front dans la « guerre de l`information » systematique en cours.

Comme au Congo et dans tous les systemes profondement inegalitaires se cotoient ici richesse insolente et gamins des rues fouillant dans les poubelles pour se nourrir. Bon, il faut tout de meme relativiser « richesse insolente » (la vraie je ne la vois pas, elle est, comme partout, invisible, secrete), je parle ici de mes voisins de tables dans les restaurants et cafes du centre-ville qui, en commandant une pizza, un jus de fruit et un cafe depensent par personne l`equivalent de 1,5 a 2 salaire minimum mensuel en 1 repas… par contre, pas la peine de relativiser la bande de 15 a 20 personnes qui se rassemble chaque soir au coin de la rue afin de depiauter consciencieusement l`enorme tas de sacs poubelle depose là, recuperant les « restes » de pizzas et sandwichs. Cela se passe bien reellement, et calmement, en silence et sans bagarre, selon un systeme dont j`ignore tout mais qui semble respecter age et sexe afin que chacune et chacun recupere sa part. Tout ces gens là, je veux dire dans les restos – et ils sont nombreux n`allez pas croire que tout le monde crève la dalle – sont « dollarises », c`est-a-dire qu`ils ont acces a du dollar americain, ce qui fait que, paradoxalement, dans un pays ou tout est monstrueusement hors de prix (imaginez qu`en france un tube de dentifrice coute 200 euros, un cafe 400 euros, un plat du jour dans un resto de quartier quelque part entre 1500 et 2500 euros), tout devient, avec du dollar convertit au taux de change « parallele » ridiculement bon marche… (le cafe passe d`un seul coup a 25 centimes, le plat du jour a 1 dollars, peut etre 3 dans un endroit un peu chic. et vous aurez une idee approximative de la complexite des problemes economiques qui affligent ce pays.

Le cours du « dolar parallelo » s`etablit aujourd`hui, sur le site « dolar today », a quasiment 1.000.000 bolivars (un million) pour 1usd. Quand je suis arrive il y a presque 3 mois celui-ci etait de 200000… A titre d`indication le salaire minimum s`etablit a 1.8 millions de bolivars, soit 2 dollars par mois. Mon petit dejeuner ce matin avec 2 oeufs sur le plat, un jus d`ananas frais et un cafe (tres bon le cafe soit dit en passant) m`a coute 2 millions. Tous ces chiffres seront caducs dans 8 jours pas la peine de les retenir…

Alors? Incompetence, corruption gabegie, gouvernement de bandits?… ou peut-etre? guerre economique orchestree depuis Washington, embargo regime de sanction boycott, organisation de la penurie pour destabiliser le gouvernement et provoquer une revolte populaire à meme de le renverser? Franchement je me sens profondement incompetent pour juger les choses ainsi… des questions macroeconomique aussi complexes, de l`info totalement partiale de toute part… « les deux mon general »… surement un peu de tout cela touille ensemble forme « salsa toxica ».

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Objet : caracas2

 

Vous vous souvenez il y a deux semaines je vous disais que le dollar approchait du million de bolivar, contre deux cent mille, trois mois plus tot… mais de pas trop retenir les chiffres car ils seraient bien vite obsoletes… et bien depuis les elections il erupte le dollar, metastase, bourgeonne ehontement…… en une semaine il a tout simplement doublé… s’est stabilisé hier a deux millions !! deux millions… c’est a dire 10 fois plus que lorsque je suis arrivé il y a maintenant 3 mois… comme dirait ma mére c’est a en perdre son latin…

l’autre jour ici meme, au cyber d’ou je vous ecris… une femme, en train de faire photocopier des passeports, tout un tas de passeports, une quinzaine… « c’est beaucoup », que je lui dit … « c’est toute ma famille… On s’en va… Au chili »… Tout l’espoir du monde dans sa voix, en prononcant « Chili »… Une voisine d’ordinateur achete des medicaments sur le site d’une pharmacie en ligne, puis regarde une video youtube… « les 7 meilleures villes ou vivre en amerique du sud ».
Et j’ai revu mon amie chavista, Elena on dira… Quand je l’ai connu il y a deux mois elle disait qu’il y avait des choses qui la genait avec le gouvernement actuel, mais que globalement elle gardait espoir… que les choses allait s’arranger… que les gens devraient pas partir comme ca… mais se battre pour le pays.

Pas en grande forme Elena l’autre jour. Elle voit plus trop les choses allant s’ameliorant. Reflechit a partir avec son frere… rejoindre sa mere, sa soeur et sa niece en espagne… ou ailleurs en amerique du sud… Elle a des amis partout, vu le nombre de venezolanas y venezonalos qui sont partis deja. Elle me raconte qu’elle mange pas vraiment assez, mais que jamais elle pourrait dire ca a sa mere en Espagne… « on va se voir bientot avec mon frere… prendre une decision… » Malgre son salaire et le CLAP, la distribution gratuite de cartons de nourriture organisée par le gouvernement pour faire face aux penuries alimentaires et a l’hyperinflation… surtout l’hyperinflation… « il y a bien moins de penuries que l’annee derniere, dit Elena, a un moment les rayons se sont vidés dans les magasins… vraiment inquietant quand tu vois les magasins en bas de chez toi se vider… Mais le probleme maintenant c’est la valeur du bolivar… Avec un salaire moyen tu peux pas te nourrir »…

Faut que je vous precise aussi… comme consequence de la devaluation vertigineuse du bolivar… l’assechement total des liquidités… Le venezuela est devenu le premier pays au monde a avoir realisé le « wet dream » des organismes financiers internationaux… Une societé sans cash… La banque centrale n’arrivant evidemment pas a suivre le rythme effrené de la chute du bolivar. En plus celle-ci fait imprimer les billets en Europe. Le temps qu’ils arrivent ici, que celle-ci paye… resultat plus un billet… ou plutot si… pleins de billets derisoires avec lesquels tu peux rien acheter…

Je suis entré dans le pays par bateau, en provenance de Trinidad… un bateau qui assure la liaison deux fois par semaine depuis Cedros, au sud de l’ile, petit village de pecheurs, jusqu’a Tucupita, une ville posée au bord du fleuve Orinoco, tout a l’est du Venezuela. C’est la-bas, a Cedros, en attendant le « Angel del Orinoco », l’embarcation en question, qu’on m’a mis au courant… « No hay efectivo », (il n’y a pas d’argent liquide) m’ont tous repetés mes futurs compagnons de croisiere, tandis que nous attendions qu’arrive le « Angel »  a l’ombre d’un arbre a l’entree de l’embarcadere. Ils me dirent aussi que je pourrais peut-etre en trouver du liquide, mais que vue la penurie, celui-ci se vendait comme une marchandise… mais au double de sa valeur. En ces temps reculés, ou le dollar ne valait que deux cent milles bolivars, il en coutait donc pour acheter des billets,disons pour un million de bolivars, deux millions qu’il fallait transferer sur le compte du vendeur… ou, en ce qui me concerne, 10 dollars US…

Evidemment pas question de payer ici avec une CB occidentale, car les banque appliquent le cours officiel, environs 20 fois moins que le « paralelo »… rendant alors le Venezuela aussi peu accueillant que la Suisse en terme de pouvoir d’achat.
Je vous en reparlerai de ces gens, de leurs valises pleines a craquer de dentifrices, deodorants, cremes cosmetiques, vetements… des sacs de farines, des pneus neufs, de toute la quincallerie qu´ils se trimballaient, ramenaient aux pays, et des dollars, roulés serrés dissimulés.

Et qui me disaient que j’etais « loco », et de pas foutre les pieds dans leur pays.

« C’est de plus pouvoir se faire plaisir qui nous decourage aussi, raconte encore Elena. J’ai trente ans, mes amis aussi, notre generation on y a cru a la revolution… On se retrouve et on deprime, allez, disons une fois par mois on se fait plaisir on va boire, un peu faire la fete… Et apres on se sert la ceinture pendant un mois. Et pendant ce temps-la, les restaurants sont pleins. En vrai pour ceux qui ont du dollar c’est la belle vie ici »… Je lui confirme ca, que la ou je sors manger, dans les endroits un peu sympa, ou la moindre boisson vaut entre 1 et 2 salaire minimum… vraiment du monde, partout bondé… Et encore, je sors pas dans les quartiers blings, comme a « las mercedes »… boites de nuit et tout le tralala…
cashless… ca veut dire que presque tout se paye par carte ou par transfert directement de compte a compte. Caracas est connu pour son economie informelle, les dizaines de milliers de vendeuses et vendeurs de rue qui chaque matin descendent des « barrios », les quartiers populaires construient sur les collines autour du centre ville, pour s’installer sur les trottoirs et les rues pietonnes afin de vendre leurs marchandises… bonbons chewing-gum cigarettes boissons fruits patisserie etc… Et bien ils sont pour la plupart, la grande majorité, en possession de terminaux de paiement par carte… et arborent sur leur petit stand de rue, ou roulotte, une pancarte le plus souvent manuscrite: « si hay punto »… ici il y a une machine a carte…

Faut bien comprendre… Le plus gros billet vaut cent mille bolivar… Introduit il y a 7 mois, en novembre dernier, quand le dollar valait quarante mille bolivars, alors que precedemment la plus forte denomination etait de vingt mille, il « pesait » alors (le billet de cent mille) environ 2.5 dollar… Aujourd’hui il vaut 5 cents, demain 1 … Et il est rare… quasiment introuvable en fait. La plupart des billets en circulation sont de mille, deux mille, cinq mille et dix mille… Des vingt mille aussi… Et on trouve encore beaucoup de billets de 500… Les banques ne permettent que des retraits extremement limites… vingt mille, cent mille… A peu pres l’equivalant d’un dixieme de dollar en general… et ceci quand les distributeurs ne sont pas a sec… Des files d’attente vraiment impressionantes, des 10, 20, 50 metres… etirees le long des facades, a attendre patiemment son tour pour retirer quelques billets derisoires… Qui valent pas leur poids de papier et d’encre. Mais cashless ou pas, il en faut bien un peu encore de l’efectivo.

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11/06/18

Je réalise a quel point c’est complique de parler d’un pays sans se tromper, sans exagerer, raconter n’importe quoi, se laisser impressioner influencer par les gens par les situations vecues ou observees… Et a quel point c’est facile de se tromper, sinon totalement, au moins partiellement… Alors je me permets une mise en garde …

Je ne vous rend compte que d’experiences personnelles, d’impressions basées sur pas grand choses, quelques discussions, quelques observations, le tout extremement fragmenté…minuscule… et qu’il ne faudrait pas en tirer des generalites, avoir l’impression de connaitre ce pays…

Tenez par exemple, l’autre soir, des amis m’invitent a sortir boire un verre. Je les retrouve tot, 19h.. Au dernier etage d’un centre commercial tristounet, mal eclairé, mur en beton sale, magasins delabrés… Dans un quartier du centre, quartier populaire. Comme je suis en avance je me balade un peu dans une rue commercante… Boucherie, boulangerie, primeur… Les habitants font leurs courses, discutent devant les devantures… Et puis une grande place, un square comme il y en a partout… des enfants jouent, des ados flirtent, des petits vieux assis sur leurs bancs atttitres couvent tout cela de leur regard aimable.. Aimable c’est le mot… Ce debut de soiree tranquille respire l’amabilité… Debut de soiree tout ce qu’il y a de plus normal… Puis je retrouve mes amis, une esplanade au dernier etage du centre commercial… A la terrasse d’un bar… Musique forte, voix braillardes, toutes les tables occupées par des groupes joyeux, vraiment pas le quartier bourgeois par ici… Petite classe moyenne… On commande des mojitos, deux tournees, puis on change d’endroit, discotheque meme quartier. Pas loin de la place. On arrive tot celle-ci est presque vide. Apres une fouille serieuse a l’entree, fille et garcon, et verification des cartes d’identites, on penetre dans le lieux, nous installons dans un box… banquettes leopards et tables basses et mes amis commandent une bouteille de rhum, qui arrive avec de la limonade et un sceau de glace. Quinze minutes plus tard, je dirais pas que tout le monde danse sur les tables cela serait un peu exageré…mais pas loin… salsa, merengue, electro… le dj enchaine les styles et la piste de danse ne desemplie plus. Vraiment bonne ambiance et le lieux se remplit vite. « Nous on adore faire la fete… et puis on a de l’espoir pour l’avenir… on aime notre pays… Tu leur ecriras a tes amis qu’on est heureux ici s’il te plait. »